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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 15:42

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  Le sens de la prière

En vacances, avant le coucher, nous disions le « Notre Père » avec notre grand-mère.

Dans cette France des années 70 en cours de déchristianisation, notre chambre dortoir était un ilot détaché du 19è siècle,  avec son histoire en images du curé d’Ars, et au dessus de chaque lit un crucifix agrémenté d’une branchette de buis.

C’était à la fois un rite précieux, et une formalité casse pieds, que nous avions hâte d’expédier : ahhh la glissade vers le amen final, pour enfin jouer, crier, et se faire engueuler jusqu’à extinction finale des feux.

Un  soir, je me mis à regarder  ma grand-mère. Je fus frappée par sa présence physique aux mots, la densité particulière de son corps, l’abandon de ses mains. Sa transfiguration.

Et tous les soirs, je me mis à guetter ce moment d’étrangeté où je ne reconnaissais plus celle qui adorait bavarder, partir en balade, jouer aux cartes et au scrabble, et nous aider à organiser carnavals et pièces de théâtre.

Un jour, alors que nous étions seules, je lui demandai  « à quoi ça sert de prier ».

Elle me répondit « Jésus ça a été un homme, n’est ce pas ? et tu sais comment ça marche, avec les hommes : si tu les tannes, ils finissent par céder »

Une autre fois, elle laisse échapper, à l’occasion de la réussite au concours de l’X d’un de mes cousins, qu’elle fait des neuvaines pour TOUS les examens de TOUS ses petits enfants. Nous sommes 15, je fais le compte : une neuvaine égale neuf jours, à raison d’un chapelet par jour. Un chapelet égale cinq dizaines de « je vous salue Marie », quatre « Notre Père » et un Crédo. Soit pour une neuvaine quatre cent quatre vingt quinze prières.  En prenant  une moyenne annuelle de cinq examens de tous ordres, cela fait autour de deux mille cinq cents prières. Sans compter toutes les autres.

Quelques années plus tard, quand je lui annonce mon deuxième divorce, elle me lâche, après m’avoir serrée dans ses bras, qu’elle n’est pas contente de Sainte Rita (j’apprends à cette occasion que Sainte Rita est la patronne des causes désespérées). Elle me donne une petite statue de la vierge en olivier ; avant même que j’esquisse la moindre grimace, elle sourit, son œil pétille : « cache la quelque part… on ne sait jamais… ».

A 90 ans, ma grand mère décide d’arrêter ses cures thermales, et d’aller à la place en pèlerinage à Lourdes.

Elle se tape le trajet en train de nuit, le partage de chambre, et elle en rentre à chaque fois renouvelée, de rencontres et papotages, de prières encore, dites en tant de langues, de communions diverses, de gentillesses données et reçues. Très loin de Bernadette et des marchands du temple.

De signe en à signe, de petit caillou en petit caillou, je me rends compte qu’elle prie tout le temps, qu’une énorme partie de sa vie, brûlante, se passe en souterrain, une espèce de lave qui remonte de temps en temps à la surface, qu’elle ne cache ni n’exhibe. Il y a quelqu’un d’autre avec elle en permanence.

Le fin mot de l’histoire,  je l’ai à ses funérailles, dans une église de village.

Elle a laissé une lettre, courte :

«Je pars confiante, pleine d'espoir en Celui que j'aime et que je prie depuis mon enfance

« Ne soyez pas tristes, je ne pars pas, j'arrive. »

 

 

Zou

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commentaires

Bérénice 25/11/2011 15:54

quelle belle chute, quelle belle fin !