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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Sur cette terre inconnue, ils avaient atterri à la tombée de la nuit dans une chaleur moite. Après quelques heures d’attente et de route pour arriver, le bus les avait déposés à quelques encablures d’une auberge de jeunesse qu’ils avaient réservée en partant. Pour la première nuit, c’est mieux. D’ailleurs, ils avaient bien fait. Il était très tard. Après ils verraient. Ils étaient là pour ça. Une palme l’avait fouettée et elle avait hurlé. Il avait ri et elle avait serré le guide du routard un peu plus fort. Il n’y avait personne à la réception et le lieu aurait aussi pu être désaffecté. Ils s’étaient engagés dans un couloir traversé par endroits de quelques  rais de lumière. Des chaussettes vides ou pleines, des bouts de sacs ou de vêtements se laissaient parfois entrapercevoir et par endroits des ronflements témoignaient d’une présence humaine. Ils avaient déposé leurs affaires dans une chambre manifestement vide et pourvue de deux couchettes étroites et superposées. Il l’avait prise dans ses bras, leurs lèvres s’étaient effleurées et il avait opté pour le haut et donc elle pour le bas. Quelques minutes après il dormait, son souffle régulier à la lisière du sonore berçait son insomnie. Le vent sifflait à travers un carreau cassé et elle était certaine d’avoir vu une bête noire et à carapace courir le long du carrelage gris. Ce voyage elle l’avait voulu. Autant que lui. C’était le premier soir, ça irait mieux après. Elle le savait. Six mois pour rompre la monotonie d’une vie professionnelle installée, assumer la crise de la quarantaine, un premier divorce chacun et aucun enfant à charge. Réaliser un rêve. Voir des horizons. Donner une claque à la routine. Ils s’étaient fait un programme aux petits ognons. Le Yucatan, la Gaspésie, le Haut Tonkin, le Shaanxi, l’Okavango, la Cappadoce, ils n’iraient que là où leurs désirs les porteraient.

Et puis le jour se leva, il la réveilla d’un bisou tendre et ils s’éloignèrent de l’arrivée sous un soleil de plomb. Ils gouttèrent le beurre rance, descendirent à reculons des marches hautes et étroites sur les flancs pentus des pyramides, admirèrent la vue, croisèrent des représentants de l’ordre, appréhendèrent, firent des rencontres sympathiques et burent beaucoup. Ils changèrent de continent. Débarquant dans des endroits somptueux ou quelconques, bondés ou déserts, différents toujours. Photographiant sans avarice, notant les détails des où et des quoi. Et quand venait le soir, toujours il dormait sur le flanc et le bord droit du lit pendant qu’elle l’écoutait respirer en cherchant le sommeil. Les petites bêtes grossissaient ou maigrissaient selon les régions du monde, le confort variait autant qu’un baromètre politique et ils renoncèrent à prévoir les heures de lever et de coucher du soleil. Au matin, ils s’enlaçaient selon un rite établi et prenaient un petit déjeuner aux allures locales. Puis ils repartaient pour un tour en Mokoro ou au-dessus de chutes vertigineuses, pour dénicher une relique ou se poser dans un endroit au sable fin, respirer des encens aux arômes variés ou des fumées de mobylettes pressées, voir plonger un cétacé de loin ou se laisser surprendre par les plantigrades au milieu des routes. Crapahutant en haut ou en bas de falaises, sur des chemins balisés ou remplis d’araignées. Traversant artères ou goudrons, dans des mégapoles ou des zones désertées, à des rythmes variables ils voyagèrent.

Aujourd’hui ils sont arrivés sous un ciel radieux dans une pension perdue entre des cheminées de fées, ont plaisanté avec la tenancière essentiellement avec les mains, fait une sieste en plein après-midi et quelques pas avant le dîner. Ils se sont pris la tête sur le départ, elle veut de la marge, lui profiter du lieu, encore un peu. On ne reviendra peut-être plus jamais. Oui mais là-bas il y aura. Et puis on a le temps. Oui, mais si on rate, il faudra. Et puis souviens-toi là. On avait fait la queue une heure. Et alors ? Le temps. Oui mais l’attente, c’est et puis même si et puis et puis... Et puis il a cédé. Ils ont dégusté une spécialité locale, savoureuse et gouteuse, servie avec bonhomie dans des assiettes qui semblaient made in chez eux. Repus, ils ont profité de la fraîcheur nocturne et ils sont allés se coucher. Ils ont fait l’amour. Tendrement. Ils sont restés un moment enlacés, serrés l’un contre l’autre dans des draps ni trop rêches ni trop luxueux. Rien d’ostentatoire. Mêmes mécanismes, mêmes gestes, même ici. Une tendresse rassurante, sa peau caressante, la douceur de ses intentions et la complicité des actes. Une quête commune à se faire du bien. Maintenant, il dort. Dans la pénombre, elle distingue une lézarde au plafond. Serrée contre lui, elle retient son souffle pour ne pas le réveiller, guettant le moindre de ses soubresauts. La nuit sera longue. Elle se lèvera au moins une fois et peut-être elle s’endormira. Demain il fera jour. Et puis ils repartiront. Vers un autre paysage. Et un jour ils rentreront. La lézarde se prolonge dans le mur. Elle la suit, Insidieuse, s’infiltrant dans les recoins, même insoupçonnés. A quoi bon. Pourquoi faire ? Tous ces kilomètres pour des redites, un dépaysement à des allures de déjà-vu. Des réponses à des questions non formulées. Un coléoptère en transit à la recherche de lumière. Des insomnies sur ces terres inconnues, le sens de tout ça ? Partir et revenir. Une parenthèse entre quoi et quoi ? Et lui l’homme de sa vie. Spectateur impuissant de son horloge mal réglée, l’unique au fond. Elle est sûre cette fois. Ils vieilliront ensemble. Elle veillera à ne pas les réveiller, lui et ses doutes. Vivre juste et rester au même endroit à chercher le sommeil et rien d’autre. Et cette fois encore, une nouvelle nuit d’insomnies en terrain connu.

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