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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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A chaque fois que je franchis ce pont en face du petit village de Chenehutte, je souris en pensant, comment il y a plus d’un siècle, il a été l’objet de luttes.

En ce temps là, il n’y avait pour seul moyen de traverser le fleuve qu’un passeur dont la barque se transmettait et se rafistolait de génération en génération, et même entre frères et sœurs.

A Chenehutte vivaient alors un riche fermier et un vigneron prospère qui, sauf en affaires, ne s’entendaient guère.

Dans le voisinage, tout le monde travaillait pour l’un ou pour l’autre sauf le passeur qui véhiculait sans ambages tous ceux qui préféraient ne pas traverser à la nage.

Dans sa malice, dame Nature avait coincé l’endroit habitable entre une falaise de Tuffeau et ce fleuve aux nombreux caprices qui régulièrement rendait l’autre rive inondable. Ceux pour qui l’espace était nécessaire pour faire avancer les travaux, devaient traverser tous les jours le cours d’eau.

Sans pouvoir en déterminer l’heure, le fleuve n’était pas toujours de bonne humeur et  se jouait de la patience de ceux qui aiment en toute chose la constance.

Or en cet endroit, les remous étaient dangereux et les bancs de sables nombreux.

Pour apprivoiser le lieu, il fallait de la dextérité, une barge de bois finement taillée et la bénédiction des dieux.

Comme la rive opposée hébergeait vigne et pâturages, la place faisant  défaut au village, le passeur faisait des allers retours réguliers, parfois nombreux dans la même journée quand venait la fin de l’été et que les vendanges arrivées, il lui fallait, en plus du bétail et du vacher, transporter le raisin fraîchement ramassé.

Parfois Paul, le vacher restait dormir de l’autre côté pour éviter la frêle embarcation de surcharger. Il dormait sous un châtaignier et pouvait à la rêverie s’adonner car Paul aimait la poésie et la fille de celui qui faisait traverser.

Une année, la santé du passeur vint à manquer, alors par sa fille il se fit remplacer. Joséphine n’avait pas de son père la carrure et bien qu’elle soit volontaire et d’une bonne cambrure, ne pouvait aussi bien que lui le faire. Le chasselas sur les ceps se gâta et une vache restée trop de nuits en face, perdit un veau de race.

Le courroux envahit le riche fermier et vigneron prospère qui pour l’occasion s’allièrent.

Afin de mieux maîtriser leur rentabilité et d’éviter à l’avenir toute nouvelle contrariété liée à ce que les êtres humains sont, ils décidèrent de faire construire un pont.

L’entreprise ne mit pas grand temps à se concrétiser et laissa juste au passeur le temps de décéder.

Le temps de la construction et pour son père aller pleurer, Joséphine préféra aller habiter sur la rive opposée, là où les terres, de personne n’étaient la propriété. Elle pouvait retrouvait la sérénité et le vacher qui avait par solidarité son emploi quitté.

Le jour de l’inauguration du pont, ils montèrent sur la barge qui les avait tant de fois transportés et embarquèrent avec eux, tous ceux qui, peu nombreux, avaient choisi de désapprouver l’attitude du riche fermier et du vigneron prospère qui avaient mis au chômage la coupable de leur manque à gagner bien qu’elle habitât depuis toujours le village.

Le fleuve ce jour-là leur laissa tout le loisir de s’approcher au plus près des piliers. Combinant de la fille du passeur la dextérité et du vacher la volonté, ils attrapèrent au vol et avant qu’elle ne se casse, la bouteille de nectar que le vigneron prospère destinait au baptême de l’ouvrage d’art.

Tout Chenehutte attendant du fracas du verre sur la pierre la détonation resta comme suspendu et le riche fermier furieux se pencha tant par dessus qu’il fit la culbute.

Paul et Joséphine se marièrent et allèrent s’installer sous le châtaignier sur la rive opposée. Ils y construisirent une petite maison sans chercher à devenir prospère et eurent de nombreux enfants dont mon père.

Aujourd’hui en passant sur ce pont, c’est avec une certaine émotion que je pense à ceux qui pour rester fidèles à leurs convictions ont fait sécession.

 

 

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