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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Si les montagnes du Huashan pouvaient parler, elles nous diraient ce qu’elles pensent des hommes.

« La plupart veulent atteindre le sommet en jouant des coudes. Ils ne voient qu’à peine ceux qui portent sur leurs épaules l’eau qui servira pour leur thé ou le papier qui essuiera leur merde. En revanche, ils savent parfaitement s’apitoyer sur leur propre sort et s’imaginent que la dévotion pourra masquer la laideur de leurs pensées. Ce qui les anime est centré sur eux, si bien que quand ils se croisent sur mes chemins, ils voient davantage les défauts de leurs semblables plutôt que la magie de mon lieu. »

 

Lê est un homme. Il vit sur le Huashan. C’est sa résidence permanente mais lui ne descend plus ni ne monte. La seule personne qu’il croise c’est ce coolie qui vient le ravitailler en eau et en nourriture. S’il lui restait de l’argent Lê devrait le payer trente yuans à chaque montée. Mais ça fait quinze ans que Ling fait les huit cents mètres de dénivelé une fois par semaine en plus de ses portages quotidiens. Un jour il n’a plus rien reçu mais il a continué. Continué à monter, continué à porter. Besoin réciproque et dépendance partagée.

 

Si les montagnes du Huashan pouvaient parler, elles ne diraient pas ce que ces deux là se racontent. Elles garderaient pour elles ces histoires d’hommes et de solitude choisie et forcée à la fois.

Ling n’est pas né porteur d’eau et de papier dans les montagnes du Huashan. Avant la révolution culturelle, il avait été quelqu’un. Il y avait cru, avait donné son énergie pour le parti, pour la cause. Et puis il avait ouvert les yeux alors il avait voulu le crier et on lui avait coupé la tête. Il ne se souvenait pas s’il n’avait jamais été croyant ou s’il avait juste cessé de l’être.

Lê avait été prêtre taoïste, sans plus très bien savoir désormais à quel dieu il s’adresse aujourd’hui. Quand il est venu s’installer dans le Huashan, c’était pour une retraite courte, s’éloigner de la foule. Et puis de court à plus long, le provisoire semblait devenu définitif.

Au début les histoires que Lê et Ling se racontaient parlaient des autres hommes. Lê écoutait leur frénésie, s’amusait de leur folie des grandeurs, s’étonnait des changements. Et Ling était intarissable sur les néons et les enseignes lumineuses qui florissaient, les kilomètres que pouvaient faire les jeunes filles pour une coupe de cheveux, les voitures aux vitres fumées de grosses légumes du parti, le monde qui courait si vite et avançait si lentement à la fois.Chine 13 (13)

Puis ils se mirent à parler d’eux. Des enfants de Ling exilés quelque part, de la femme de Lê décédée d’avoir vendu son sang. Des parents mineurs de Lê et du père professeur de Ling.

Ils parlèrent de leurs émotions, de leurs peurs, de l’amour qu’ils avaient porté, de ces choses qu’on ne dit qu’à soi-même.

Et quand ils eurent épuisé tout ce que les hommes peuvent dire, ils se turent.

 

Un jour, Ling sentit qu’il n’aurait plus la force de remonter. Lê le retint par le bras et ni Ling ni Lê ne redescendit plus jamais.

C’est peut-être parce que les montagnes du Huashan ne peuvent pas parler que tant de gens ne connaissent pas l’histoire de Lê et Ling;

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