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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Le fil noué à la rambarde de sa fenêtre traverse la petite ruelle pavée et s’attache sur un crochet de la fenêtre en face. Gina étend le linge sur cette corde que Maria et elle utilisent à tour de rôle, alternativement les jours pairs et impairs. Depuis plus de 30 ans

Aujourd’hui, c’est son tour et malgré le ciel menaçant, elle ne peut pas le rater. Ça sèchera toujours mieux que dans l’appartement.

En ouvrant la fenêtre, Gina a été envahie d’un sentiment étrange. Désagréable. Ses habitudes vont bientôt changer. Encore davantage que les autres fois.

En ce début de printemps, ses articulations sont douloureuses. Elle sent ses doigts se crisper en attrapant la pince à linge. Ses gestes deviennent maladroits et la force lui manque pour faire coulisser le fil, même avec la poulie.

Son humeur a la couleur du ciel. Elle a lavé les draps pour la deuxième fois cette semaine. Et on n’est que mardi. En bas, dans la rue, quelques touristes le nez dans leur guide. Parfois elle se fait photographier. Dans le fond elle est plutôt flattée. Pour continuer à attirer les objectifs, Venise a beaucoup changé ces dernières années. Mais Giardino, son quartier, un peu moins peut-être ; il ne faut pas s’en plaindre. C’est quand arrive leur biennale d’art contemporain qu’il devient difficile d’y vivre. Tous les deux ans, heureusement. Et là c’est pour bientôt, dans deux mois. Cette année ils n’iront pas. C’est sûr... Deux mois... Deux jours... Au mieux.P1060990

 

Elle ajuste les pinces pour accrocher un pantalon sur la corde, tire sur la poulie. A quoi bon tout ça. Il commence à pleuvioter. Elle est tentée de tout rentrer mais avec le lit qui trône au milieu de la pièce, il n’y a plus la place. Elle ne lave même plus ses propres affaires. Pas le temps. Maria sort de chez elle et lui fait un petit signe de la main, d’en bas. Heureusement qu’elle est là, comme l’église di san Rocco, Saint-Marc ou le Grand Canal.

 

Quand Guido et Gina avaient emménagé, Maria et Paolo habitaient déjà en face. Depuis quelques mois seulement. Eux aussi étaient jeunes mariés, 25 ans à peine, sans enfants et très amoureux.

Quand Gina avait mis le nez à la fenêtre, le premier jour de leur installation, elle avait croisé le regard pétillant de cette brune aux yeux noirs. Elles s’étaient fait un signe de la main puis Gina avait hurlé son prénom si fort qu’un type en bas avait sursauté. Et Maria, gênée avait vite refermé sa fenêtre.

Elles s’étaient rapprochées petit à petit, se tenant compagnie quand leurs époux travaillaient. Qui avait proposé de tendre une corde entre leurs appartements ? Elles l’avaient oublié et l’idée de l’alternance des jours était venue simplement. Comme Gina était née un jour pair et Maria un jour impair, elles avaient trouvé cette règle amusante et pratique.

 

Si cette corde à linge pouvait parler, elle raconterait tout ce qu’elle vu, des langes bleus et roses, des lapins en peluche qui permettent de s’endormir mieux, des pyjamas qui deviennent vite trop petits, des premiers jeans et des soutiens-gorge aux tailles qui augmentent petit à petit, les serviettes de table à carreaux rouges. Et puis les tenues de fête, les maillots de l’équipe d’Italie, le linge de maison et surtout les affaires de tous les jours. La salopette de son homme, la même que celle de Paolo, pour aller travailler, avant, ses blouses à elle qui avaient petit à petit remplacé toutes ses tenues, les chaussettes qui avaient parfois tant de mal à sécher, les couvertures et les édredons à la fin de l’hiver.

Le lin n’avait pas résisté à toutes ces années, aux intempéries, à la pollution et la corde avait dû être changée plusieurs fois. Et puis, du linge mal accroché en était tombé. Comme cette fois où le lapin en peluche de Michele était tombé sur la tête d’une grosse dame allemande qui s’était mise à hurler puis à rire, d’un rire si fort que Michele avait eu peur. Du coup, il n’avait plus jamais voulu dormir avec ce lapin. Gina et Maria en reparlaient encore régulièrement.

 

Les enfants étaient devenus amis et les hommes s’appréciaient aussi. A eux tous les huit, ils partageaient des repas de temps en temps, surtout des pique-niques au Lido quand les beaux jours revenaient et avant que les plages ne soient envahies. Ils riaient ensemble et ne parlaient jamais des sujets sérieux. Sauf quand Michele qui jouait dans la même équipe de foot que Francesco, l’aîné de Maria et qu’il avait marqué contre son camp, faisant perdre un match décisif à leur équipe et que les deux familles ne s’étaient pas parlé pendant deux semaines.

Des deux, c’était Maria la plus taciturne, laissant souvent à son amie le soin de mener la conversation. Mais Gina faisait davantage de concessions. Surtout quand il était question de religion. Au début elles en avaient parlé. Puis elles avaient arrêté. Cela ne servait à rien. C’était leur zone d’ombre. Leur territoire, c’était surtout le quotidien. Les progrès de leurs enfants - maintenant grandis et partis, les humeurs de leurs conjoints, les idées de repas, leurs appartements vite meublés mais soigneusement décorés, leurs projets de vacances qui se résumaient à quelques jours en dehors de la lagune. La corde parlait pour elles. Elle racontait les cadeaux d’anniversaire, les défaites sportives, les centimètres trop vite gagnés, les kilos en trop et les maladies … celles des leurs enfants autrefois et de leurs maris plus récemment. L’un avant l’autre mais la même. Même métier dans les Fornace de Murano, mêmes symptômes. Paolo était parti le premier et pendant tout ce temps, Gina avait épaulé Maria. Et quand la maladie de Guido avait été diagnostiquée, Maria avait à son tour senti Gina près d’elle.

 

Au retour du printemps le quartier refleurit, les gens se mettent aux fenêtres, les habits d’hiver sèchent dehors dans toute la ville, donnant aux ruelles un parfum de lessive mélangé à celui des glycines. Les effluves de la poudre à laver chatouillent les narines.

Gina n’a plus de linge à étendre mais ne rentre pas. Elle garde les yeux fixés sur la corde et sur les affaires de Guido. Ils ont été heureux ensemble, quand leurs enfants étaient là et aussi depuis leur départ. Elle les a appelés pour leur dire que ce serait bientôt la fin. Ce soir ils seront là. Ou demain.

A leur départ, elle avait ressenti un vide immense, mais elle savait que ce qui l’attendait serait bien plus difficile. Ils reviendraient quelques jours et repartiraient. L’un à Milan, l’autre à Rome. « Il n’y a rien à faire à Venise, maman, avaient-ils dit. Que des touristes. Tout ferme. Y’a pas de boulot pour nous. »

Gina serre le fil à linge. La corde épaisse lui brûle la paume des mains. Elle la lâche et regarde ses mains rougies. Ses yeux oscillent entre ses deux paumes. Le crachin s’est arrêté et ses joues sont mouillées.

 

P1060991Son Guido va mourir. Elle sait qu’elle a une amie de l’autre côté de la rue, reliée à elle par cette corde qui lui cisaille la chair, qu’elle sera là. Mais Gina sait qu’elle redoute ce moment comme aucun autre avant. Son ventre se noue en y pensant. Elle voudrait retenir le temps, pour toujours, là tout de suite à son balcon, le linge mouillé par la pluie et relié par la corde à la fenêtre d’en face. Elle n’a jamais été seule autant qu’aujourd’hui. Plus que la disparition de son mari qu’elle sait inéluctable, elle appréhende de se retrouver seule avec sa voisine. Seules toutes les deux. De ne plus rien avoir à partager que leur linge étendu sur la corde et leurs souvenirs. Au plus profond d’elle-même, elle ne veut pas se retrouver seule avec Maria.

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