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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Tu voyais l’horizon et tu t’imprégnais de la caresse du vent sur ta peau chauffée au soleil d’hiver, ancré dans le sable, le ressac des vagues au creux de tes oreilles comme si elles étaient un bigorneau géant sorti tout droit d’un magasin de souvenirs.

Tu voyais le grand canal et tu goûtais l’amertume du Campari dans la limonade, le clapotis de la lagune sur le bois des gondoles, la frénésie de la place Saint-Marc et tu restais au beau milieu comme une colonne dorique droit et immobile dans la foule qui grouillait.

Tu voyais le ciel et tu respirais l’odeur de l’herbe coupée allongé à l’ombre d’un pommier en fleur, des pétales décrochées par la brise et tombant par petites touches sur ta peau tout juste sorties de l’hiver, sirotant un café au goût de la convivialité des repas préparés pour ton plaisir.

Tu voyais le Mont Fujiyama et tu guettais le moment où il sortirait des nuages pour l’aimer davantage, sirotant un thé vert Genmaicha, effleurant de tes pieds nus les parquets de bois lisse, ou caressant de tes mains les nattes tressées avec la douceur d’un éventail peint à la main aux fragiles lamelles en bambou.

Tu voyais le delta de l’Okavango et tu frissonnais au son des lycaons dans le silence habité de la nuit, à la fraîcheur de l’air pur et à l’idée de l’infini des étoiles, le feu crépitant dans les branches fraîchement ramassées où mijotait un mélange de viande de porc, de maïs, de poivron et de safran et tu salivais.

Tu voyais les flammes et tu retournais les bûches, les cheveux imprégnés de cette odeur qui humait la convivialité partagée autour de la cheminée, quand la musique du dîner entre amis s’était éteinte et que tous étaient partis se coucher. Tu attendais le matin et tu aimais être le dernier, dans le silence.

Tu voyais les feuilles de l’automne canadien et tu buvais les histoires de ce vieux loup de mer recroquevillé autour d’une lanterne et d’un verre de whisky, quelque part près d’un lac dans les Laurentides. Tu disais que tu voulais que le temps suspende son vol.

Tu voyais la magie de la rencontre et tu ronronnais comme le train qui te transportait entre Pékin et Datong, dans ce compartiment à l’odeur d’œuf dur, plat unique de ceux avec qui tu avais parlé avec les mains et ri de ne pas vous comprendre. Tu souriais de leur doux vacarme et tu te souvenais en arrivant au petit matin de cette odeur de charbon à Berlin si semblable, du temps où l’est et l’ouest étaient cloisonnés.

Tu voyais les chutes et tu riais de ces touristes apeurés d’être trempés de ces petites perles à l’air si inoffensif. Tu riais de t’être fait avoir toi aussi. Tu admirais la puissance de l’eau qui tombe du plus haut du monde dans le vacarme.

Tu voyais les femmes levées avant l’aube et tu chantais avec les enfants timides quelque part sur la falaise de Bandiagara, emporté par l’ivresse de la Solibra  et de la magie qui s’installait quand le noir s’était fait, quand la chaleur de la journée s’était estompée et que l’air s’était imprégné de cette odeur si particulière de sable et de sueur mélangée.

Tu voyais les pyramides et tu contemplais les siècles qui nous séparent. Tu t’imaginais te laisser porter par le Nil jusqu’à Assouan comme le héros d’un roman d’Agatha Christie ou rencontrer un dieu aux résonances de ton enfance au détour d’un papyrus.

Tu voyais les rizières à perte de vue et tu reniflais les relents d’alcool de riz et de tabac froid quand le soleil se levait sur le Haut Tonkin. Le froid te saisissait dans le cocon de ton duvet, exalté à l’idée d’être au bout du monde, là où les pétarades des mobylettes résonnaient dans les montagnes brumeuses et faisaient fuir les serpents que tu savais là mais que tu ne voulais pas voir.

Tu voyais les détails, tu voyais les chemins de traverse, tu voyais les endroits à ne pas rater, tu voyais les bonnes affaires, tu voyais tes amis.

Tu voyais le monde et ceux qui l’habitent.

Tu voyais même en fermant les yeux.

Et pendant tout ce temps, j’étais à côté de toi.

Tu me disais « regarde ».

Et toi, tu vois, tu ne me voyais pas.

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