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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Ici les créations de la déambulation du 5 octobre 2014

 

Merci

 

Babass par  Eddy Saban

 

Sébastian est un homme jeune, d’une trentaine d’années. Plutôt petit, il a les cheveux noirs légèrement bouclés et un peu ébouriffés. Une barbe d’un noir profond lui entoure le visage bronzé. Le regard est pétillant.

Les gens qui le connaissent l’appellent Babass.

Babass est habillé d’un survêtement bleu turquoise par-dessus un t-shirt noir. Il se déplace avec un grand sac en plastique blanc jeté sur le dos et retenu par la main. Le sac est plein d’on ne sait quoi. Il fait les poubelles en choisissant bien ce dont il a besoin. Tout à l’heure, il ira, à la fin du marché tout proche, récupérer les victuailles que les marchands abandonneront avant de partir.

Il se désaltère à la pompe du square qui jouxte le canal. Les enfants l’aiment bien et s’adressent volontiers à lui. Il leur répond, à sa manière, dans un langage fruste. Il est toujours souriant.

Quand il était jeune, Sébastian vivait avec ses parents, dans un de ces pays dictatoriaux.

On lui avait diagnostiqué une « sorte » de retard mental. Ses parents désespérés lui prodiguaient beaucoup d’attention. Son père l’emmenait au bord de la rivière voisine et ils pêchaient ensemble. Sa mère avait trouvé un petit chat dans la rue, auquel Sébastian s’était attaché. Il allait souvent jouer au football avec les enfants du voisinage. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout c’était la danse. On pouvait souvent le voir bouger en rythme toute la journée. Il y prenait beaucoup de plaisir.

Les cours de danse étaient rares et coûtaient très chers. Les parents de Sébastian, avec des revenus très modestes, ne pouvaient se permettre de payer de telles sommes. Quelque temps plus tard, à cause de graves événements dans leur pays, ils décidèrent de fuir clandestinement en France. Là-bas, ils pouvaient espérer faire soigner leur fils  et lui permettre de suivre des cours de danse. Le bateau qui les transportait fit naufrage près des côtes. Sébastian fut sauvé, mais ses parents périrent.

Ce soir, Babass ira retrouver ses amis dans un endroit protégé du vent et de la pluie.

 


Vies croisées par Lydia Tepper

Marianne H. traversait la passerelle pour passer le canal. Après le marché elle rentrait chez elle en ce dimanche matin. Elle avait été une actrice connue et reconnue mais il y avait bien longtemps que personne ne se retournait plus sur son passage. Elle était devenue transparente. Pas très grande, le cheveu un peu filasse, zébré de gris, elle portait un vieil imperméable mastic qui n’avait plus vraiment de forme ni de couleurs d’ailleurs. Son sac à provisions pendait au bout de son bras.

Entre 20 et 30 ans elle avait connu ses heures de gloire. Elle brillait de tous ses feux. Un premier rôle dans un feuilleton télévisé l’avait mise au-devant de la scène. Elle était même copiée par toutes les jeunes filles qui voulaient lui ressembler. Rousse flamboyante, elle portait des vêtements très colorés. Des couleurs que d’ordinaire, le soit disant bon goût, nous interdit d’assembler. Elle pouvait porter un pantalon bleu électrique avec une écharpe vert prés sur un pull orange. Ou bien une robe rouge, couleur prohibée pour une rousse.

Pendant 10 ans elle avait été cette ravissante et originale jeune personne, celle du feuilleton télé. Elle ne pouvait pas faire un pas sans qu’on lui demande un autographe. Elle avait même tourné dans quelques films, qui n’avaient pas eu le succès escompté. Et puis le feuilleton s’était arrêté, le public s’était lassé, il y avait d’autres jolies filles avec d’autres looks à la mode et on l’avait oubliée.

Elle était devenue de plus en plus transparente. Ses tâches de rousseurs si mutines n’étaient plus que des tâches de vieillesse, ses cheveux avaient repris leur teinte naturelle, châtain fade, et des fils blancs et gris les avaient envahis sans qu’elle pense à les cacher sous de la teinture. Elle ne s’en était pas rendu compte tout de suite, ce changement était fait progressivement. Bientôt vingt ans qu’elle n’avait rien tourné !

Son mariage aussi c’était délité petit à petit. Sans qu’ils s’en aperçoivent, Jean et elle étaient rentrés dans une routine. Ils vivaient sous le même toit, elle s’occupait de la maison, faisait le marché tous les dimanches, c’était une habitude. Ils n’avaient pas eu d’enfant. Tout était gris mais pas triste.

 

C’est en arrivant en haut de la passerelle qu’il l’a vue. Elle lui rappelait vaguement quelqu’un. Très vite il a fait le lien, mais oui, c’était Marianne comment déjà ? Ça devait commencer par Ha… ou bien Hé… Il l’avait connue quand il tournait ce feuilleton « Les jours heureux » pour la 6. Elle était sa partenaire.

C’était une bluette : ils s’aimaient d’un amour impossible, elle était une grande danseuse et ce qu’elle aimait par-dessus tout c’était la danse. Pendant toute la durée de la série ils se retrouvaient puis se re-séparaient car elle devait satisfaire sa passion artistique. Lui jouait un responsable d’ONG qui passait son temps à voyager dans des pays improbables. C’était plein de bons sentiments, de scènes d’amour, de scènes de séparation sur des quais de gare ou de retrouvailles dans un aéroport, que des moments chargés d’émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. D’ailleurs les fillettes pleuraient à chaudes larmes à chaque feuilleton. Il se souvenait aussi du look qu’elle avait à cette époque, une rousse extravagante qui avait créé une mode, toutes les filles portaient des tenues flachies d’un très mauvais gout mais ça faisait marcher le commerce.

Il a hésité un instant est ce qu’il allait aller vers elle ?

Lui, il avait continué sa carrière. Il n’était pas devenu Alain Delon mais il y avait toujours quelques scènes pour lui dans un téléfilm ou dans quelques films de seconde zone. Maintenant il jouait les séducteurs aux tempes grisonnantes et ça marchait assez bien. Mais, elle, il ne l’avait vue dans rien, quand il y repensait.

Il ne sait pas pourquoi mais une envie folle de la suivre l’a pris tout à coup. Apparemment elle ne l’a pas vu, ses yeux sont fixés vers le sol. Lui, aujourd’hui il n’a rien de prévu, c’est dimanche, pas de déjeuner familiale, pas d’enfants, ça n’est pas sa semaine. Rien, que du temps à tuer. D’ailleurs s’il allait sur le marché c’était juste pour voir les stands, il n’achète jamais rien, il ne cuisine jamais à part le petit déjeuner. Pour les autres repas, il va au resto.

Alors pourquoi ne pas la suivre ?

Et dire que non seulement il jouait son amoureux dans la série mais « en vrai » il était fou  d’elle à cette époque. Elle l’avait repoussé. Il avait eu beaucoup de mal à s’en remettre et c’est un peu par dépit qu’il avait épousé Jeanne. Ils avaient eu deux enfants mais ça n’avait pas duré et depuis six ans il était « parent intermittent ».

Voilà qu’elle tourne dans une petite ruelle, plutôt une impasse, elle pousse la porte d’un petit immeuble qui ne paye pas de mine, trois étages, des vieilles fenêtres parisiennes avec des géraniums de fin de saison.

Si je veux lui parler, c’est maintenant se dit-il.


 

 

 

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