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Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.

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Entre argent et anthracite #1

bandeauzou

 

 

Soufflées

 

Une grande brasserie parisienne, un vendredi soir, vers vingt heures.

Une rangée de petites tables carrées, à nappes blanches un peu lourdes, chaises d’un côté, de l’autre une longue banquette de moleskine bordeaux.

Je m’installe côté mou, place ma valise à roulettes près du bar, enlève mon imper, me désencombre. Enfin !  de retour d’une semaine folle je me pose, me réjouis à l’avance d’un morceau de bidoche saignant saucé au pain frais, et d’un verre de bordeaux.

Un couple âgé est installé à la table à côté. Le monsieur de face. Il a le teint très rouge, de petits yeux très bleus, les cheveux blancs, et une petite moustache rase qui part en V de la base de son nez. Vêtements dans les beige caramel, gros velours et laine.

Madame est devant, casque laqué de cheveux gris, chemisier crème, gilet sans manches d’un rose passé.

Je le vois, quarante ou cinquante ans en arrière, tenir un commerce, une grosse boucherie peut être. Je m’en veux un peu de ce cliché.

Je les entends parler. Madame manipule des papiers, il s’agit d’un appartement qu’ils viennent d’acheter. Monsieur lui explique que c’est une bonne opération, qu’il a eu raison, qu’il ne fallait pas hésiter : « 45 années de commerce, ça vous donne des réflexes ». Photo_6D33412E-ABBC-B1D2-09DF-79A76CC7182E.jpg

Bingo.

Arrivent leurs plats. Pour elle une cassolette d’escargots. Pour lui un énorme ris de veau, avec un petit pot de purée à côté. Il fronce les sourcils, au quart de tour avoine le garçon :

« J’ai demandé des pommes soufflées ».

Le garçon escamote le pot.

Il revient quelques minutes plus tard, avec les dites pommes soufflées. Le monsieur les regarde, déçu « elles ne sont pas beaucoup soufflées, là » le garçon tente une réponse, le monsieur s’énerve « moi je sais ce que c’est les pommes soufflées, là elles ne sont pas très soufflées ». Le garçon ne dit rien, il n’a plus rien à dire, il s’en va.

La dame lui touche doucement l’avant bras,  proposant l’apaisement. Une pression ajustée révélant une habitude.

Moi je pense, encore un vieux con réac.

Ils mangent.

Le monsieur prend une pomme soufflée, en bout de fourchette, la met dans sa bouche, la mastique. Il a l’air un peu malheureux.

Plus tard, le garçon arrive pour desservir. L’assiette de pommes soufflées est aux trois quarts pleine.

Le monsieur lui dit, d’une voix tremblante :

« Avant elles étaient comme ça (geste haut et rond), et grillées ; il faut le dire au chef qu’avant elles étaient comme ça et que je venais ici exprès pour ça ».

Soudainement son air perdu me touche.

Il a définitivement perdu quelque chose, un tour de main, une recette, un savoir, une mémoire et un plaisir, c’est minuscule, inestimable,  et c’est perdu.

Zou

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