Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
Le mois du moi
On fait toujours des rencontres en voyage organisé
Certaines prometteuses, et d’autres, tout aussi précieuses, qui permettent de dialoguer avec le con en soi : notre part d’ombre incarnée, celui ou celle qui nous montrent à quel point nous sommes des gens bien.
La catharsis de mon dernier voyage, un parcours de 5000km en Afrique australe, s’appelle Agnès. Agnès est suisse, habite un appartement dans le vieux Genève et enseigne les maths.
Agnès ne tient pas en place.
Au cours des longues heures passées dans le bus, elle bouge sans cesse, enlève et remet ses chaussures, parcourt l’allée centrale, ouvre les fenêtres, prend des photos en rafale, et raconte ses expéditions en montagne, à base de marches forcées, de chaussettes trempées et d’abris précaires. Elle semble croire qu’elle est le sel de notre groupe un peu mollasson de bourgeois en voyage, alors que nous offrons un contenant à sa fureur vibrionnante.
De temps en temps, elle nous fait la morale sur le sens du collectif : il faut écraser les bouteilles d’eau minérale pour éviter qu’elles n’encombrent la poubelle, et faire la chasse aux papiers gras et aux kleenex usagés avant de quitter les campings. En fait, son sens des autres est tout à fait abstrait, c’est une environnementaliste au sens strict du terme. Si elle avait été militaire, elle aurait été une fervente partisane de la bombe à neutrons, qui tue les êtres en minimisant les retombées radioactives.
Elle démontre un talent très sûr pour s’occuper d’elle même : toujours la première à choisir l’emplacement de sa tente, à aller se doucher (et à vider la moitié de la réserve d’eau chaude), à se servir des meilleurs morceaux de viande ou des bananes les plus fraîches.
Quand elle est hors du bus, il faut qu’on la photographie, partout. Agnès sur un tronc d’arbre pétrifié, Agnès caressant un guépard, Agnès au pied de la dune la plus grande du monde, Agnès au sommet de la dune la plus grande du monde, Agnès au réveil sortant de sa tente, Agnès faisant la vaisselle à la lampe frontale.
L’apothéose se situe au dernier jour. Agnès fait une OPA sur le don de nos vieux vêtements que notre guide nous a proposé de collecter. Après le déjeuner, elle embarque le bus et le chauffeur vers un township qu’elle a repéré.
Le soir, à l’apéro, elle raconte la distribution de vêtements, en faisant défiler les vues sur son appareil photo. Elle apparaît dans une photo sur deux, le reste montrant foules et bousculades.
Pourtant, la dernière est un magnifique portrait d’un jeune homme qui vient visiblement de choisir et d’enfiler un pull bleu électrique.
Agnès commente, extatique : « c’est génial, c’est mon pull qu’il a choisi ».
Zou