Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
Madurai, âme du Tamil Nadu, ville aux millions d’âmes, incarnées et multipliées. Ailleurs, elle s’appellerait Roussette ou Marguerite, elle brouterait l’herbe de plaines gardée par des gauchos, elle porterait une robe mauve et ferait du chocolat. Ici elle est sacrée, sans nom et se nourrit de ce qu’elle trouve.
Elle a été achetée et attachée jusqu’à ce qu’elle soit en âge de trouver la maison de ses maîtres à la fin de la journée. Hier, aujourd’hui et les jours suivants, elle déambule dans les rues selon un circuit qu’elle seule connaît. Elle tourne toujours à gauche en sortant de la petite maison vert anis. A l’angle, le tas d’ordures varie selon les jours. Pelures de jacquiers longues à décomposer, bananes très avancées, emballages non recyclables, sauce boueuse. Elle regarde, renifle, mange un peu. Et puis elle continue sur l’artère goudronnée. Les mobylettes foncent tout droit, sauf sur elle. Souvent elle retrouve quelques copines et ensemble elles se mettent en quête d’ombre. Mais ici elle est presque aussi rare que le silence. Alors elles s’asseyent au pied du trottoir, là où il y a de place, sous le panneau défense de stationner. Elles peuvent rester plusieurs heures. Repartir en suivant le bitume sans un regard pour les boutiques de composants électroniques ou de planches découpées.
Elle apprécie aussi les cheminements solitaires. Ses sabots l’emmènent jusqu’au temple Sri Meenakshi, effervescent. Lentement elle contourne le marché grouillant de tailleurs, de libraires ou de souvenirs et elle va jusqu’à Nandi. Taureau assis, plusieurs fois sa taille, majestueux. Et si beau. Un jour, elle aura peut-être un veau. Elle a entendu le maître en parler. Un veau qui sera vendu à un autre maître attaché à une autre maison, rose ou violette, jaune safran peut-être.
Sa vie c’est ça. Déambuler.
| | |
| | |