Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
Texte de Véronique
Prenez une RTT le deuxième vendredi de janvier, afin de vous adonner aux soldes des Galeries Lafayette Haussmann en toute tranquillité. Si vous habitez Val de Fontenay, la journée commence vraiment bien : un incident technique inopiné mais coutumier du RER A vous donne l’occasion de vous geler trente minutes sur le quai venté avant de crever de chaud dans le wagon bondé dans lequel vous aurez pu vous engoncer … sans pouvoir ôter votre doudoune. Profitez alors de l’agressivité d’un presque millier de voyageurs excédés, savourez ces moments intenses et dotés de deux tonalités subtilement distinctes : entre deux stations, dans le noir et la course bringuebalante du train, dominent le fulminement muet, les soupirs d’exaspération, les yeux au ciel et les coups de coude dans les côtes flottantes ; tandis qu’à l’arrêt en station, les poussées et contre-poussées s’animent d’interpellations affûtées : mais laissez descendre enfin ! ne poussez pas, vous voyez bien qu’il n’y a pas de place !! avancez dans les travées !!! ça fait une heure que j’attends moi Monsieur !!!! mais avancez dans les travées merde !!!!! les gens sont trop cons !!!!!! la fermeture des portes ne pouvant s’effectuer, le train ne peut repartir, veuillez libérer la fermeture des portes s’il vous plait…
Descendez coûte que coûte à Auber, stopper sur le quai, laissez-vous bousculer par le flot grondant de la meute en correspondance et humez ! Humez profondément le caoutchouc brûlé, la sueur et même l’urine si vous avez un peu de chance. Ne vous attardez pas trop toutefois, le meilleur est à venir, là-haut, à la surface des choses.
Dans le beau magasin encore illuminé des joies de Noël, hésitez longuement d’un stand à l’autre, de préférence en vous égarant dans les étages. Constatez que la moitié des Parisiens a également pris une RTT en vous frayant un chemin comme il vous en souvient de Calcutta. Sentez la migraine s’infiltrer au son des annonces promotionnelles, messages de petit Hugo ayant perdu sa maman ou musiques nordiques à grelots tintinnabulants. La fête continue, la crise passe inaperçue. Essayez vainement des vêtements non disponibles dans votre taille. Craquez pour quelques articles non soldés. Bien sûr, fiez-vous à votre instinct et choisissez délibérément la mauvaise caisse, celle qui refusera votre carte bancaire comme votre carte de fidélité. Prenez soin de vous tromper de sortie du magasin et refaites le tour en remontant le flux du fleuve des clients à l’heure du déjeuner. Réfléchissez un instant : est-il bien utile, ce troisième cardigan gris en cashmere certes garanti ? Doutez. Avancez.
Sur le trottoir, buttez contre trois SDF agglutinés sur une bouche de chauffage alors que la neige commence à tomber. Evitez leur regard, serrez vos paquets contre vous, ayez honte de leur donner trois sous quand vous en avez claqué plus de trois cents ; surtout ne vous arrêtez pas, ne pensez pas ! Fuyez vers le RER où l’on vous fera l’aumône d’un train par heure. Ainsi vos nerfs, finement entretenus durant cette belle journée, se nourriront-ils d’un subreptice sentiment de culpabilité.