Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
| | Ca m’rappelle Madère, au pied de la falaise où les vagues indisciplinées se fracassent sur les rochers dans un tourbillon blanc cotonneux. Au milieu de l’Atlantique, les vignes à flanc de coteaux font ce vin liquoreux utilisé dans les sauces qui se mangent chez ma grand-mère avec du jambon de chez Dalloyau les jours de fête, réunis tous autour de la table ronde du salon, au milieu des souvenirs d’ailleurs, de ses voyages lointains. Dans l’océan Atlantique scintillant, les rochers du cap de Bonne Espérance surgissent, perdus dans l’étendue ondulante gris bleu, enveloppés de brume comme le voile blanc du linceul de ceux qui sont passés par là et s’y sont heurtés, disparus eux aussi. |
| Ca m’rappelle la Normandie au printemps, l’alternance des champs de colza et de jeunes céréales à perte de vue, légèrement vallonnés sous les nuages aux formes humaines qui s’animent dans le ciel. Ma grand-mère y fait son jardin, courbée en deux, binant entre les jonquilles et les rosiers. Elle se déplie avec la lenteur de son âge et regarde passer les oies sauvages venues d’Afrique australe où elle n’a jamais mis les pieds. Pourtant, ici aussi il y a des champs aux camaïeux de jaune et de vert, vallonnés, à perte de vue. Les vaches ont des robes noires et blanches comme les autruches qu’elles côtoient à un enclos de là. Dans les nuages, une vieille dame ridée porte les traits de ma grand-mère. Elle apparaît puis s’efface dans l’infini du ciel bleu de l’hiver africain, devenue invisible, sauf dans mon souvenir. | |