Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
Ecrit un dimanche à Giverny par Juliette,
sur une proposition de Véronique.
Une déambulation entre roses et toiles
Ils passent autour, s’agitent telle une fourmilière où elle ne serait que le cadavre d’un coléoptère.
Ils passent sans la voir, dans un tel niveau sonore que cela réveillerait même un mort.
Des familles pressées d’aller voir la mer, des amants impatients de s’envoyer en l’air et toujours quelques hommes d’affaires.
Ils passent sur elle, assise à même le sol, la tête rentrée dans les épaules et les yeux fixés sur ses mains noueuses, malheureuse.
Elle est là depuis des heures, une éternité et pourtant ça ne fait que quelques minutes. Elle s’est laissée choir au milieu de la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare, entre le relais H et le quai numéro huit.
Elle s’était apprêtée, préparée, maquillée. Tout était calculé, huilé, anticipé. Elle lui avait même dit d’acheter son billet à l’avance pour être sûr de ne pas le rater.
Elle savait que cette fois c’était la bonne, qu’il faudrait apprendre à vivre ensemble, certes, mais elle était prête.
Et puis il y avait eu ce coup de fil, sur son portable qui ne sonnait jamais. Sauf quand c’était lui.
Elle pensait que cette fois, c’était la bonne. Et puis pas. Encore pas. Et patatras.
Elle s’est fait mal en tombant, genou sanglant.
Elle ne se relèverait peut-être pas. Sûrement pas. Alors elle resterait là. Assise là.
Toute sa vie.
Les annonces défilent, les trains s'annoncent, les rires fusent, les chiens aboient, les valises passent, les enfants courent, crient et les discussions s’animent.
Autour d’elle le monde vit.
Et dans sa tête tourne en boucle cette unique phrase : qu’est-ce que je vais devenir ?
Ecroulé l’avenir. L’amant a déclaré forfait. Béante la plaie.
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Autour d’elle la cohue des visiteurs grouille, passe, s'arrête et commente.
Elle est assise face à la toile, des grandes verticales et une balustrade pas tout à fait horizontale. Mais ce qui a attiré son regard ce sont les fleurs.
Ses mains rougies posées sur ses genoux, elle sent la démangeaison gagner en vigueur.
Une nature morte, elle y a quelques heures auparavant quand de la porte elle s'est mangé le battant.
Tout ceci n’a plus d’importance car le vent léger qui vient des coquelicots souffle jusque sur elle. Un bouquet de vulgaires fleurs des champs dans un pot en terre marron posé sur une rambarde. Rien de plus, rien d’inutile. La toile a été peinte à nue, sans fond de couleur, à plat, naturelle, comme débarrassée du futile. Une tâche de couleur fait ressortir les pétales des fleurs.
Rouges.
Rouge vif.
Rouge pur sorti du tube, à peine posé sur la palette.
Du rouge primaire.
Du rouge de colère.
Du rouge sang.
Ses larmes ont lavé le fard sur ses joues, elle a mangé son rouge à lèvres depuis longtemps, en marchant de Saint-Lazare au musée Jacquemart, histoire de faire une pause avant de retrouver son appartement. Le frigo rempli, le lit aux draps propres et les roses dans le vase. Ses attentions vaines.
De simples coquelicots dans un pot l’emmènent. Les champs aux camaïeux de vert, les nuages aux formes mouvantes sur fond de ciel azur, le murmure des oiseaux et du vent dans la glycine.
Autour d’elle, le ballet des visiteurs a disparu, éludé.
Elle est partie avec ces éphémères devenues immortelles.
Apaisée.