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Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.

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Instant décisif

Instant décisif
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Il a cinquante-deux ans et c’est la veille de Noël. Il aurait pu choisir une autre année et un autre jour. Mais cela fait longtemps qu’il y pense et ça suffit, il ne tiendra pas au-delà. La raison ? Cela pourrait être ses fils qui se battent en permanence, sauf quand il s’agit de se liguer contre leur mère, son ex femme qui les prive de leur cadeau de Noël en représailles, sa sœur qui ne lui parle plus, son travail sans espoir, des tensions entre collègues, des paroles malheureuses qu’il regrette mais ne peut retirer, des amis occasionnels occupés ailleurs. Ou sa mère dont le pronostic vital est engagé. Le temps gris, les records de précipitations, le crachin encore et encore, le 4ème gouvernement de l’année et la perspective inéluctable de l’extrême droite.

Même si la vie lui a apporté l’amour, la rupture l’a terrassé. Comment n’a-t-il rien vu venir ? Même si ça n’allait pas toujours très bien, elle et lui avaient le pacte secret de vieillir ensemble. Ou peut-être c’est ce qu’il pensait mais pas elle. Pas elle non. Victime de trahison, elle l’a mis dehors sans le lui demander. Il est parti de son plein gré, chassé sans un mot.

Le plafond est trop bas pour remonter, la vitesse ne le grise plus comme avant, à chaque trajet il redoute l’incident. Anxieux, il l’a toujours été mais son ventre ne retrouve plus le repos. Faire du sport ? Comment ? il peut à peine poser le pied. La méditation, la sophrologie, le yoga, il a déjà essayé Et aussi les anti-dépresseurs, les benzodiazépines. Il n’y a que l’alcool qui le réconforte un peu mais les effets s’estompent vie.

Il se sent tellement seul et quand sa mère mourra il le sera vraiment. Son amour inconditionnel le maintenait en vie. Sous perfusion d’amour maternel. Sans cela, il ne survivra pas.

Il aime les parties de belotte, les embruns et les balades en forêt, lire un polar ou un roman français aux personnages qui lui ressemblent. Il prend plaisir à bien boire et bien manger et parfois lui reviennent des images de ses voyages. Les rizières vertes sur les pentes des collines brumeuses au Vietnam, le brouillard qui descend sur la roche percée au bout de la Gaspésie, Etretat, pas si loin, les arbres nus où les girafes trouvent encore quelques pousses au Botswana, cet éléphant au milieu de la route qui vient de l’aéroport, la circulation infranchissable au Caire ou à Hanoi, les gratte ciels new yorkais et les écureuils de Hyde Park, les maîtres italiens, espagnols et hollandais dans les musées du monde entier, la neige sur la Neva et les palais des tsars à saint Pétersbourg, le tatactatoum et le paysage qui défile au milieu des vestiges soviétiques. Les Mong dans leurs habitats sur pilotis avec les cochons dessous, les masaï, les dogons et les autres peuls dans les déserts africains, les chinois de terre à Xi’an et ceux qui vivent encore au temps de Mao, les babouchkas avec leurs foulards de laine et des casseroles cabossées, les cubains sur le pied de leur porte à 23h par 35 degrés laissant la clim aux touristes.

C’est Noël, il sait que ça ne se fait pas, qu’ils vont rater leur réveillon. Cette fois ils auront de bonnes raisons de se plaindre. C’est le trop plein, la voie trop bouchée pour se dégager un jour. Pour quoi faire ? Pourtant il sait que c’est irrémédiable. Il n’y aura plus d’après. C’est comme une anesthésie générale dont on ne se réveille pas. Et puis ça fait probablement mal. Même s’il ne peut pas se rater à cette vitesse. Il n’a jamais supporté la douleur. Parce qu’on ne sait jamais quand ça s’arrête et peut-être qu’elle ne s’arrêtera jamais. Quand elle est là, elle prend toute la place. Physique ou psychique, elle envahit et ferme les écoutilles de la perspective. On l’a traité d’anxieux morbide, de chochotte. On lui a dit de se calmer mais ça n’a fait que le mettre en rage. Effet indésirable. On s’est fâché avec lui à cause de ses angoisses. Mais qu’est-ce que t’es stressé, c’est pas une raison. Elle lui a répété. Il n’a jamais réussi à passer outre.

Là il a peur, mais c’est autre chose. Il a peur de rater. Il a peur d’avoir mal. Mais il est sûr de lui. Il n’y a rien d’autre à faire. Il aurait pu choisir les médicaments, le monoxyde de carbone, le flingue ? il n’en a pas et il n’a jamais su faire de nœud coulant. Après tout, se jeter de son TGV, c’est le mieux. Radical et sans danger pour les passagers. Le train s’arrêtera tout seul quand il n’aura pas appuyé sur la pédale pendant 30 secondes, il freinera sur 3 kilomètres et ils n’auront qu’à attendre qu’on vienne les chercher.

Le plus dur c’est la décision. Il a toujours eu du mal. En partant de Sainté, il était résolu. Il voulait aller vite. Très vite. Et puis il a hésité. C’est comme pour prendre un billet de train alors qu’on n’est pas sûr, qu’il y a plusieurs options. Il a pensé à la peine de ses fils, de ses amis, des collègues. Mais les cimetières sont pleins de gens sans qui la terre n’aurait pas pu tourner. Il a pensé à sa mère qui n’était pas encore morte. A son père à l’état de cadavre sur son lit de mort. Son visage immobile mais soulagé. Lui aussi était atteint de mélancolie, aimant les couleurs froides et les peintures tristes.

Il y a des décisions qui engagent plus qu’un billet pour Paris. Alors il a hésité. Ces paysages familiers, les collines, les vignes et les vaches qui ne regardent plus passer les trains. Toutes ces maisons le long de la voie et ces vies différentes de la sienne. En cette saison, les piscines et les trampolines sont fermés, des bouts de plastiques servent de jeux pour enfant, les abris regorgent d’outils qu’on utilisera plus tard. Il connait cela par cœur, seul le ciel change vraiment. La traversée de la Beauce est toujours aussi inintéressante. Random. Il en sourit. Ces instants de connivence ce sont les vrais plaisirs de la vie. Une vanne répétée, un moment d’intimité, un coin de cheminée.

Mais il a décidé, ça y est. Pourquoi là ? Juste avant Melun… Parce que c’est bien. Parce qu’il y a la Seine à Melun, parce que les Parisiens ne sont pas si loin et lui n’a plus rien à faire. Alors il jette un dernier coup d’œil à son portable. Ni What’app ni sms ni alerte sociale. Il ouvre la porte et saute.

 

Histoire inspirée de faits réels. Les pensées et tous les détails privés n’engagent que l’auteur.

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