Regards de rue, hésitations urbaines, pensées au fil de la Seine et des autres eaux.
Dans la cuisine de la maison d'hôtes où la radio locale tourne en boucle, Joëlle sert le repas du soir et fait la conversation aux convives.
Joëlle a un projet : rallier à pied Marseille depuis le Nord de la France. Elle a calculé qu’en faisant des étapes de vingt kilomètres par jour, elle devrait mettre deux mois. Elle cherche des sponsors et a construit pour cela un dossier qu’elle va aller présenter à l’association pour les enfants malades : « les pièces jaunes ».
L’itinérance, Joëlle, elle connaît. Elle a eu un restaurant à Liège où elle faisait aussi des crêpes, été en charge des services généraux dans une entreprise de 500 personnes, travaillé comme responsable technique dans une usine dans la Drôme. Et puis elle est remontée dans les Ardennes pour se rapprocher de son frère alcoolique. Mais elle n’a pas réussi à se réadapter. Alors depuis un an, elle gère une maison d’hôtes dans l’Oise.
La maladie aussi, Joëlle elle connaît. A cause d’un type dont elle ne voulait pas tomber enceinte, et après le suicide de son mari, elle a pris la pilule. Deux mois après, elle a attrapé le cancer au sein. C’était en 2006. Depuis, elle a fait des chimios et des examens à n’en plus finir avec tellement de produits toxiques qu’elle en a mauvaise conscience. Tous ces trucs radioactifs, ça contamine aussi les autres. Imaginez dans le métro quand vous êtes serrés comme des sardines se disait-elle encore la semaine passée quand elle est allée à Paris pour ses examens bimensuels. Et tout ça pour qu’ils disent que les tâches sur ses poumons grandissent.
Dans la grande cuisine où Joëlle sert le repas aux hôtes, la radio locale tourne en boucle. Les nouvelles, elle les a grâce aux touristes, alors elle n’a pas besoin de la télévision et de toutes façons, elle n’en a pas. La seule chose qu’elle regarde, ce sont les épisodes en rediffusion sur internet de Plus Belle La Vie.