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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 17:26

Suite des portraits canariens. Gens croisés ou purement imaginés ? La plume seule le sait.

Oh le doudou

Elle voulait juste fumer une cigarette.

Derrière la vitre, il s’agite, fait des signes. Il montre la porte, les gens qui attendent. Il agite les bras et son visage devient cramoisi. Il regarde vers elle, tentant d’accrocher son regard. Derrière ses lunettes ses yeux divergent depuis toujours. Le médecin avait pourtant dit que ça disparaitrait. Elle attend. Il gesticule avec dans la main cette infâme peluche crasseuse lavée et relavée sans cesse, ce doudou qu’à presque dix ans il refuse de lâcher. Il était pourtant si mignon ce petit cheval en matière éponge désormais jauni et borgne.

Elle voulait juste fumer une cigarette et faire une pause quelques minutes.

Ne plus rassurer, ne plus calmer, ne plus passer sa main dans son dos noueux. Quelques minutes pour elle, lui assis dans la salle d’embarquement avec son père et son doudou décomposé. Quelques minutes à tirer sur sa tige sans penser à la bouffée suivante même si c’est dans la salle glauque d’un aéroport. Mais sitôt isolée, le voilà qui fait de grands gestes comme un gars au bout d’une piste qui gare les avions, inquiet comme le propriétaire d’un champ de mines sur lequel aurait pénétré un groupe de randonneurs, haletant comme un naufragé guettant un cargo même rempli de passagers clandestins. Elle l’aimait tellement quand il est venu au monde. Son espoir, son cadeau de la providence, son petit trésor. Il était l’enfant roi d’une mère à l’âge avancé, d’un couple qui avait profité un temps et attendu longtemps. Un enfant pourri gâté de jouets qui n’aimait que les câlins et cette chose chevaline.

Elle voulait juste faire une pause quelques minutes avant le décollage.

Un break dans sa vie de femme désormais consacrée entièrement à son fils. Oublier son petit hyperactif et omniprésent, sujet de tous les instants. Son mari a son travail et d’une certaine façon, il semble avoir jeté l’éponge, lui délégant l’essentiel et les soucis. Cette fois encore, depuis son enclos à fumeurs à Roissy, elle doit renoncer. Reprendre la garde de la chair de sa chair, le rassurer, lui dire que l’avion ne partira pas sans eux, que tout va bien se passer. Le prendre contre elle, l’apaiser et sentir le contact de la chose suçotée toujours enroulée autour de son index. Elle aimerait être relayée, lâcher de temps en temps, mais il ne veut qu’elle, accroché comme une sangsue au mollet du promeneur de rizière. Avec son mari, ils étaient un couple mature et complice. Il était bienveillant et partageur. Elle aimait le surprendre et faire l’amour. Ils parlaient de tout, de leurs journées actives, de leurs difficultés à concevoir, de rien. Ils sont devenus étrangers, responsables de ce petit monstre qui prend toute la place, occupe l’espace le jour et ses cauchemars.

Dans quelques minutes le décollage. Quelques jours de vacances au soleil, la mer, la piscine. Quelques parcours de golf pour lui, des jeux de l’oie et des maman ! hurlés pour elle. Elle éteint son mégot lentement. Le gamin tambourine sur la vitre essuyée au passage par le doudou. Ses lèvres lui sourient et elle avance vers la porte. Elle l’ouvre, il l’engueule. Maman tu vas nous faire rater les canaries Et il s’en va, à toutes jambes rejoindre son père qui a pris la queue de l’embarquement plongé dans son téléphone. Il court, le cheval en matière éponge crasseux et jauni lui échappe. La file avance. Elle les regarde monter à bord et les rejoint. L’enfant essoufflé renifle. Mon doudou, où est mon doudou. Elle l’a vu, elle sait qu’il est tombé. L’enfant hurle, le père la regarde impuissant. Il est où ce doudou, tu sais ? Oui, elle sait. Elle hésite. Ils sont dans le couloir qui mène à l’avion. Elle dit je vais le chercher, il a dû tomber plus haut. Ils montent à bord et elle fait demi tour. La chose est là, par terre, piétinée. Elle ramasse l’objet dégoutant et s’arrête. Quelques secondes, arrêtée au milieu de la salle d'embarquement.

Et puis elle jette le doudou, marche vers la sortie, court sous le regard du personnel au sol, franchit la police à l’envers et traverse l’aérogare à en perdre haleine. Dehors il bruine, elle s’en fiche, elle sort une cigarette, le temps de faire un break.

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Published by Plume de rue
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commentaires

Emmanuelle 09/05/2015 20:51

J'adore ce doudou jeté...
et pourtant, je ne fume pas.