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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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La boule est posée sur le bureau. Elle est bicolore, fait 5 centimètres de diamètre, possède deux boutons qui s’enfoncent et une sorte de couvercle qui s’enlève, comme le chapeau d’un œuf à la coque. Dans un petit réceptacle on peut alors verser un peu d’eau et y mélanger des huiles aux parfums variant selon les humeurs. La sphère est reliée à l’ordinateur par un câble USB qui lui permet de chauffer quand on actionne le bouton sous lequel est écrit « aroma ». Le deuxième bouton s’intitule « light » et éclaire la base.

Le couvercle est collant et ne ferme plus très bien. Le réservoir a un peu grillé à force de fonctionner. La boule à huiles essentielles continue de chauffer tant que le bouton est poussé et que l’ordinateur n’est pas en veille prolongée ou éteint. Le liquide s’évapore et c’est alors le fond du réceptacle, en aluminium qui brûle. Il se pourrait que cela mette le feu s’il n’était pas vigilant et qu’il laissait la boule à huiles essentielles brûler toute la nuit.

Il s’affale sur son fauteuil en cuir noir et fixe la boule à huiles essentielles. Elle diffuse thym et camphre pour les effets contre les maux de l’hiver et lavande pour être agréable. Un cadeau d’une femme désormais sortie de sa vie. D’habitude les vapeurs l’apaisent mais pas aujourd’hui. La réunion vient de se terminer et les protagonistes sortent à peine de son bureau.

Il se redresse et saisit la sphère en plastique. Elle est tiède, c’est agréable. Ils l’ont chauffé avec leurs revendications puériles et infantiles. Des actes symboliques pour compenser le gel des salaires, donner le lundi de Pentecôte, aménager une cafétéria. Comme si c’était là qu’était l’important. La trésorerie est au plus bas et le carnet de commandes ressemble à la plage du Touquet un mardi pluvieux de novembre.

Il caresse la boule à huiles essentielles. Machinalement. A l’extérieur, des ouvriers ont démonté l’échafaudage qui lui cachait la vue depuis plusieurs mois. Il devrait se réjouir. La lavande a rempli l’espace du bureau. Trois heures de comité d’entreprise avec les délégués du personnel, c’est long. Au moins, les huiles lui ont évité les odeurs de transpiration. Ils lui demandent des comptes, de la visibilité, des mesures.

Il appuie sur l’autre bouton et la base de la boule s’éclaire, diffusant une lumière bleutée. La nuit tombe et il entend les pas de ceux qui rentrent chez eux. La porte du bureau est fermée, personne ne viendra le saluer. Ils revendiquent, ils exigent mais ils ne savent pas tout. Il pourrait avoir des remords mais contre qui ? contre lui ? contre eux ? contre la crise ?

Il soulève le chapeau en plastique ajouré. Le récipient est vide. L’eau et les huiles se sont évaporées. Il pourrait le remplir à nouveau. Encore et toujours, mais à quoi bon. Demain il déposera le bilan. Il aurait pu prévenir ses deux cents salariés. Il n’avait fait qu’évoquer le concurrent agressif qui avait piqué leur plus gros client, les tentatives ratées pour trouver des investisseurs. Ils n’avaient pas besoin de tout savoir.

Il débranche le câble USB qu’il enroule autour de la sphère, sur la partie ventrue. Céline lui avait offert quelques années auparavant. « Tu verras, ça sent bon, et les huiles essentielles, ça déstresse ! ». C’était l’époque où il avait commencé à perdre ses cheveux ou alors juste après son ulcère. C’était déjà dur à cette époque. Et il n’avait rien vu venir. Son ennui à l’attendre, ses grands yeux verts qui ne souriaient plus.

Il rabat l’écran de son ordinateur portable, plongeant le bureau dans l’obscurité. Cette odeur, c’était celle de leur appartement. Quand il rentrait et qu’elle dormait déjà, il pouvait rester des heures à la respirer avant de s’endormir. Quand elle est partie, son parfum est resté imprégné dans les rideaux, les coussins du canapé. Pendant longtemps.

Il pose la boule à huiles essentielles devant lui et la regarde fixement. Céline, il l’avait aimée. L’entreprise s’était imposée. Il avait pleuré quand elle était partie. Mais aujourd’hui les larmes ne viennent pas.

Il serre l’objet très fort. Ses doigts se crispent et il lâche quand la douleur devient insupportable.

Il saisit l’ordinateur à deux mains et le jette violemment par terre ; puis il ouvre les armoires remplies de dossiers et les sort par paquets. Les feuilles volent, les brevets déposés par son père, les contrats signés depuis le début, les recherches pour les prochains prototypes, la campagne de pub, les papiers de l’introduction en bourse. Tout va s’amonceler sur le sol.

Il décroche du mur le portrait de son père, son diplôme d’ingénieur et la certification ISO. La pièce n’est plus qu’un immense capharnaüm. Sur son bureau, il n’y a plus que la boule à huiles essentielles.

Il pourrait simuler un incendie accidentel, l’objet qui prend feu pendant la nuit. A quoi bon ? Le répit serait de courte durée. Il faudrait remplir de nouveaux papiers, expliquer aux salariés, négocier avec les banquiers. Et rentrer chez lui tout seul le soir.

Il ouvre le tiroir de son bureau et en sort un briquet. Il prend un des nombreux papiers qui jonchent le sol, l’allume et le jette au milieu des autres qui s’embrasent.

Il s’assied sur son fauteuil, les deux pieds posés sur le sol, pose les avant-bras sur son bureau, prend la boule à huiles essentielles entre ses mains et ferme les yeux.

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