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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Un jour ou l’autre, il faut bien appeler les choses par leur nom. A 12 ans, Marie-Alice a commencé à subtiliser les savonnettes et les flacons de shampooing dans les hôtels où ses parents la traînaient pendant les vacances. Sitôt arrivée, elle dérobait tous les produits de la salle de bain et les planquait au fond de sa valise. Ses parents comprirent rapidement que cela faisait bien trop de coïncidences et interrompirent une de leur violente dispute pour sermonner de concert leur fille unique de cette ridicule manie. Plus discrets, les bonnets de douche, autres nécessaires à couture, limes à ongles ou cotons tiges faisaient la joie de Marie-Alice qui continua et trop rares, les éponges à cirage la ravissaient. Marie-Alice avait pris l’habitude de thésauriser son butin dans des boîtes à chaussure qu’elle dissimulait sous son lit. Un jour, la femme de ménage en passant l’aspirateur avec vigueur, heurta l’un des cartons dont le contenu se renversa sur la moquette de la chambre de Marie-Alice. Sa mère l’attendait à la sortie de l’école et la menaça de lui couper l’argent de poche si cela continuait. Alors Marie-Alice se débarrassa à contre cœur d’une partie de son trésor mais conserva dans son cartable la collection de peignes qui avait échappé à la fouille. Elle avait trop besoin de ses cinq francs hebdomadaires pour s’acheter un œuf Kinder dont elle adorait les surprises à l’intérieur. Tous les machins, trucs et autres bidules, qui se présentaient, Marie-Alice les carottait avec l’avidité d’un enfant tétant le sein de sa mère. Le dessous de lit n’étant plus sûr, elle les dissimulait avec ingéniosité là où personne n’aurait l’idée d’aller les chercher et notamment dans le cellier où son père conservait des vins à boire beaucoup plus tard. Elle emmagasinait des sucres emballés, des sous verres aux couleurs de marques de bière, des capsules ou des cendriers jaunes anisés. Pour ses 18 ans, sa grand-mère invita toute la famille dans un restaurant chic du XVIème arrondissement. Quand son oncle la surprit à mettre dans son sac la touillette qui ornait son banana split parce que c’était un palmier avec un petit singe accroché, sa mère lui fit des gros yeux et son père grommela qu’elle ne pouvait tenir une si désagréable habitude que du côté de sa mère. Lors des fêtes pascales qui suivirent chez la grand-mère de Marie-Alice trônait au milieu de la table la corbeille à pains de ce même restaurant et sur laquelle la famille entière s’était esbaudie en disant qu’elle était parfaitement assortie au canapé du salon. Marie-Alice commença à la rentrée suivante son droit à Assas et ne se vanta en aucune manière du stock de sachets unitaires de poivre, de sel, de moutarde, de ketchup ou de mayo qu’elle récoltait au resto U et quand elle intégra à 22 ans un studio meublé de la place Monge, à proximité de l’étude de notaire où elle faisait ses classes de clerc, elle emporta de chez ses parents une grande valise contenant ses habits et trois autres les boites à chaussures remplies de ses trésors. Chez Maître Devauriendt, Marie-Alice fit rapidement ses preuves. Son patron se félicitait d’avoir embauché une jeune recrue aussi consciencieuse et n’hésita pas à lui confier rapidement en plus de son travail la gestion de son agenda. Elle y notait ainsi les rendez-vous professionnels et privés avec une grande application et surtout sans poser de questions. De toute façon il n’y avait pas de différence entre les deux puisque la carte American Express du cabinet servait pour tout. Dans son travail, Marie-Alice se trouva un nouvel objet de collection qui la passionna : les cartes de visite. La sienne tout d’abord : Marie-Alice Bertran écrit en caractères d’imprimerie sur un morceau de carton rectangulaire en vélin, celles des clients de l’étude ensuite, certains avec des noms si longs qu’ils touchaient les bords. Marie-Alice n’omettait jamais de fermer à clé les armoires contenant les divers registres et autres actes, les donations, les testaments, les promesses et les courriers échangés. Elle conservait les précieux sésames dans le tiroir de son bureau avec ses stylos à bille de toutes les couleurs, ses gommes, ses agrafeuses, ses trombones de toutes les tailles, ses crayons à mine graphite et ses critériums à point fine. Ce tiroir était lui-même verrouillé en permanence au moyen d’une clé qu’elle gardait autour du cou et qu’elle n’ôtait que pour prendre une douche ou faire l’amour. Marie-Alice avait en effet rencontré un jeune médecin. Il l’avait emmenée en weekend à Deauville et quand il avait emporté le rasoir en plastique offert par l’hôtel, ça peut toujours servir avait-il précisé, elle avait été convaincue que c’était le bon. Ils se marièrent et quand ils emménagèrent dans un deux pièces de la rue de Courcelles, Marie-Alice s’assura en personne du transport des contenants de ses trucs, machins et autres bidules qu’elle remisa malgré tout à la cave. Quand Marie-Alice tomba enceinte, elle annonça à son notaire de patron la larme à l’œil que pour le bien être de sa progéniture il était préférable qu’elle s’y consacrât entièrement et donc qu’elle démissionnait. Et elle demanda avec des trémolos dans la voix si elle pouvait emporter quelques souvenirs. Maître Devauriendt lui répondit de ne pas hésiter à donner de ses nouvelles car elle était vraiment une ressource précieuse et surtout de les débarrasser de tout son fourbi qui encombrait leur étude et nuisait à sa renommée. Alors elle remporta dans un carton, les gommes, les crayons à mine graphite, les stylos à billes de toutes les couleurs, les trombones et aussi les couverts en plastiques inutilisés des plateaux repas, les serviettes en papier aux initiales des traiteurs du quartier, les couronnes des galettes des rois, les bouchons des bouteilles en plastique. De la rue de Courcelles, le couple de jeunes parents déménagea à Rueil Malmaison dans un pavillon de 120 m² et 100 hectares de terrain. Martin accepta que sa femme mette ses trésors dans une cabane au fond du jardin à condition qu’il puisse aller faire un parcours de golf pour s’oxygéner tous les samedis, après tout il travaillait toute la semaine, lui. En banlieue, Marie-Alice rencontra des mamans dans les jardins publics, à la sortie de l’école et au conservatoire. Ces dames prenaient le thé chez les unes ou chez les autres pendant que leurs enfants jouaient ensemble. Marie-Alice thésaurisait toujours les multiples échantillons donnés à la pharmacie ou reçus dans les magazines de marques qu’elle recevait. Parfois il lui arrivait de récupérer des mignonettes de Vodka vides chez son amie Caroline. Un jour celle-ci la surprit et Marie-Alice rougit en lui disant qu’elle les trouvait trop chou. Les enfants grandissaient et préféraient les jeux vidéos ou traîner au centre commercial. Elle aurait bien voulu reprendre son travail mais maître Devauriendt était en prison. Comme elle était seule le plus souvent car Martin avait de nombreux colloques à l’étranger, Marie-Alice s’enfermait dans sa cabane au fond du jardin et sortait ses objets de leurs boites, les regardait, refermait les flacons de parfum, essayait les stylos de l’étude de maître Devauriendt pour voir s’ils fonctionnaient toujours, relisait les noms sur les cartes de visite et pleurait. Elle se sentait tellement honteuse de cette manie qu’elle avait et qu’elle ne savait pas nommer. Et puis jour où il lui avait dit devoir partir à Hong Kong, elle décida de passer une journée à Paris et en sortant des Galeries Lafayette, elle surprit Martin embrassant une femme qu’elle ne connaissait pas. Marie-Alice resta interdite. Sa manie n’arrivait pas à la cheville des vices des autres alors elle décida de faire agrandir la cabane au fond du jardin.

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