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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Il n’avait pas mis le nez dehors depuis quelques jours. Pas envie, pas le courage. Mais là, plus de pain, plus de bière, plus de cacahuètes à grignoter, plus de rien. Alors il s’extirpa de son fauteuil club brun aux accoudoirs usés -un peu plus du côté droit et il troqua ses charentaises marron contre ses baskets à scratch blanches devenues grises. Il attrapa au porte manteau du couloir la gabardine avec une capuche molletonnée que sa femme avait achetée avant son hospitalisation et il traversa le petit bout de jardin aux fleurs fanées avec la ferme intention de se rendre à l’épicerie. A la grille à la peinture écaillée, il regarda par habitude le contenu de la boite rouillée qui ne fermait plus. Elle débordait de prospectus des grandes surfaces où on ne pouvait se rendre qu’en voiture. La sienne restait au garage depuis qu’il n’osait plus conduire. Il aurait eu besoin de lunettes mais c’était Janine qui savait où était le numéro du docteur. Il aurait pu chercher mais il avait préféré rapprocher le fauteuil du poste de télévision. Et puis l’épicerie du village suffisait amplement à ses besoins. Il ne faudrait juste pas qu’elle ferme comme le boucher. Le jambon ça allait bien. Il était d’un rose qui manquait de naturel mais ça évitait d’allumer le gaz. On ne sait jamais.

Cachés sous les prospectus, le relevé de son compte à la banque postale et une enveloppe bleu nuit. C’était le nom de sa femme qui figurait dessus et en haut à gauche, écrit en lettres capitales : « OUVREZ-VITE ». Son cœur se mit à battre à un rythme déraisonnable. Il était veuf depuis un an. Il avait tout régularisé avec tous les organismes publics. Il avait réglé l’hôpital grâce à l’aide d’une dame bien aimable qui lui avait tout expliqué. Il avait écrit aux PTT où Janine avait travaillé depuis l’âge de 16 ans jusqu’à ses 56 ans, pour leur dire pour la pension. Il était allé aux impôts et on lui avait qu’il n’avait pas à s’en faire. Mais ce bleu nuit, il le reconnaissait. C’était les couleurs du trésor public.

Il saisit le pli dans le film en plastique et le retourna dans tous les sens. Qu’est-ce que c’était que cette histoire. Urgent par-dessus le marché. Le temps d’aller chercher ses courses à l’épicerie au coin de la rue et il serait peut-être trop tard. Il déchira le film. A l’intérieur il y avait un petit journal intitulé « Ma vie en couleurs » et une feuille volante sur laquelle figurait « Madame Jeannie Turpin, vous avez été sélectionné(e) pour partir à New-York ! ». Il y avait des caractères plus petits mais sa vue était brouillée. Il connaissait bien New York aux Amériques. Dans les Experts Manhattan, ou Castle. Ça avait l’air bruyant mais tellement bien. Il s’assit sur un morceau de pierre. Il ouvrit le petit journal. C’était peut-être là qu’il y avait les explications. « Ma vie en couleurs » et une dame bien souriante figuraient sur la couverture. Mais il n’y avait que de la pub à l’intérieur. Avec des bons de réduction. Rien pour lui.

Janine avait été sélectionnée pour partir à New York. Il faudrait qu’il leur explique qu’elle ne pourrait pas venir. Elle avait une bonne raison. Il pourrait peut-être y aller à sa place. Il y aurait sûrement des démarches administratives à faire, un passeport à acheter et puis aussi un livre pour apprendre l’anglais. Mais aller à New York, quand même.

Il leva les yeux. Un avion passait dans le ciel nuageux. C’était si haut, si loin. Il n’avait jamais voyagé. Pourtant il aurait aimé ça. Ils n’avaient pas beaucoup d’argent et ils travaillaient beaucoup pour en avoir. Janine disait qu’il fallait économiser. Au cas où. Et puis elle était tombée malade. Et puis elle était décédée. Et il y avait eu tous ces papiers à s’occuper. Il n’avait jamais eu le temps.

De l’autre côté de la rue, un rideau frémit. La voisine, Janine ne l’aimait pas beaucoup avec sa façon d’observer les autres l’air de rien à travers ses voilages en dentelle. Elle avait proposé de l’aider quand il avait dû se débrouiller, lui faire ses courses, à manger, un peu de ménage si besoin. Janine faisait tout dans la maison. Elle disait que ça allait plus vite, qu’il était maladroit. Mais il avait dit que ça irait. Janine n’aimait pas qu’on farfouille chez elle.

Cette feuille de papier et ce petit journal « ma vie en couleurs » avaient ouvert une nouvelle perspective. Il allait partir à New York.

Il en oublia d’aller chercher ses courses et referma la porte d’entrée dont le bas raclait par terre derrière lui. Il s’assit dans son fauteuil. La télévision était restée allumée sur la troisième chaîne. Mais il devait réfléchir alors il coupa le son, ne gardant que l’image qui mettait des reflets violets dans la pièce aux volets clos. Il avait les mains moites. Il faudrait qu’il demande à quelqu’un de l’aider pour les démarches. Une dame bien aimable. La voisine peut-être ? Quel dommage qu’ils n’aient pas eu de fille avec Janine. Ni de garçon d’ailleurs. Mais les filles sont toujours plus serviables.

« Vous avez été sélectionné(e) pour partir à New-York ! ». Il avisa la loupe posée sur le napperon jaune coquille posé sur le guéridon. Ces fichus caractères écrits tout petit ne donnaient d’indications très aidantes. Il fallait s’inscrire sur un site internet. Il n’avait pas d’ordinateur.

Il se renversa en arrière et regarda le plafond et les murs. Les fleurs sur le papier peint étaient de plusieurs roses différents quand ils avaient emménagé plus de 30 ans auparavant. Aujourd’hui tout avait jauni. Même le calendrier des PTT posé sur le téléviseur.

Il se releva et alla ouvrir les fenêtres, poussa les volets avec effort et sentit le soleil sur sa peau. Il n’avait pas réalisé qu’il faisait bon. Et il avait même chaud avec son cardigan beige. Un oiseau arc en ciel était posé sur le rebord gris en ciment et il s’envola. Il aurait adoré voler. Le dimanche parfois, ils allaient voir des meetings aériens. Ils prenaient la glacière, la couverture verte pour le pique-nique, posaient la voiture et s’installaient dans l’herbe tendre et les marguerites. Janine aimait ça elle aussi. Ils étaient heureux. New York aussi ça lui aurait plu d’y aller aussi à Janine. Il n’était pas trop tard pour réaliser leur rêve après tout. Il troqua son survêtement bleu foncé contre un pantalon noir en velours côtelé qu’il gardait pour les grandes occasions. Il sentait l’anti mite mais ça ne faisait rien. Il enfila une chemise blanche sur son maillot de corps et la veste qui allait avec le bas. Dans le cagibi de l’entrée, ses souliers pour les grandes occasions étaient couverts d’une mince pellicule de poussière qu’il enleva avec un chiffon. Il retrouva la vieille Delsey orange qu’ils avaient achetée pour leur voyage de noce, c’était cher mais ça durerait longtemps. Il y déposa un pyjama à rayures, la serviette de toilette préférée de Janine, la mauve avec des grosses fleurs, sa brosse à dents, le reste de la pâte dentifrice, son rasoir électrique, deux chemises, deux tricots de peau, le chandail gris foncé à grosses mailles, et le petit journal « Ma vie en couleurs » qu’il avait reçu. Il ferma soigneusement la télévision, l’électricité et la porte d’entrée. Il la rouvrit pour vérifier que le gaz était bien éteint, traversa le jardin et franchit la grille. Il sentit le rideau frémir de l’autre côté de la rue et fit un léger signe de tête. Il était parti. Il achèterait le journal pour l’avion et le passeport à l’aréoport.

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