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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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... en passant par les Blancs-Manteaux, ils ont écrit un inventaire à la manière de Sei Shônagon, un argumentaire commercial (créatif) et une histoire.
Une déambulation plaisir sous le soleil parisien. Voici leurs oeuvres.

De Caroline de La Porte , elle aussi blogueuse, Chapeau ! que je vous invite à découvrir.
 
Récit d’Alain, 9 ans en 2074
Aujourd’hui, c’est dimanche. J’avais prévu de me téléporter sur la lune avec ma copine Juliette. Samedi dernier, on est allés sur Mars, c’était cool.  Mais on est revenus avec plein de sable rouge dans les chaussures et je me suis  fait gronder par Maman parce que j’ai tout taché la moquette blanche du salon...
Alors, quand Maman m’a proposé d’aller à une vente aux « Zanchair » à Drouot, j’ai pas osé dire non. Il paraît qu’on y vend des vieux trucs et que ça va m’apprendre plein de choses sur notre passé à tous. Moi j’y suis surtout allé pour lui faire plaisir à Maman. Parce que franchement c’était un peu embêtant. La maison était toute vieille et il y avait des tableaux moches, des statues encombrantes et des jouets cassés même pas virtuels à vendre. Trop nul. Sauf un objet, en fait. Un truc trop bizarre. C’était une sorte de grosse boîte jaune en fer montée sur un pied. Maman m’a expliqué qu’avant ça servait à recevoir des lettres que les gens s’écrivaient sur du papier pour se raconter leur vie. Parce qu’à l’époque de la boîte, il paraît qu’on « correspondait »   - c’est Maman qui m’a appris le mot – autrement que pas WMS ou en communiquant en temps réel. Je vous jure ! C’est un peu difficile à expliquer mais en gros, si j’ai bien compris, au lieu de me téléconnecter avec Mamie, j’aurais dû lui écrire sur du papier – à l’époque ça servait pas juste à emballer les cadeaux – pour lui raconter des trucs bizarres : que j’allais bien etc. Et même pour lui poser des questions. Des questions auxquelles je n’aurais pas pu avoir la réponse tout de suite de toutes façons puisque ma carte postale elle aurait mis au moins quatre jours à arriver chez Mamie !  C’est dingue, non ?  Surtout qu’on peut pas dire qu’en 1900, les gens ils avaient du temps à perdre. Il paraît qu’ils mouraient super jeunes : à 60 ans !
Et dire qu’il y a des grandes personnes qui ont acheté ce truc une fortune  parce que c’est de l’art urbain, et que c’est « kitsch », comme ils disent. Maman, elle m’a dit que je suis encore trop petit pour comprendre. Mais moi je trouve surtout qu’on est un peu bête quand on est grand. En tout cas, c’était marrant.P1190692.jpg

Argumentaire commercial

Pour une vente aux enchères à Drouot le 7 septembre 2074.
 
Boîte aux lettres (BAL) de La Poste dans le plus pur style parigot XXe (1962). Un  vestige du mobilier urbain parisien en taule qui trônait encore dans le quartier du Marais, à l’angle de la rue de Turenne et de la rue des Francs-Bourgeois en 2024. Un souvenir émouvant du temps pas si lointain où La Poste traitait l’activité courrier. Lorsque les petites filles écrivaient encore à leur grand-mère des cartes postales qui commençaient toutes par «  Chère mamie, comment vas-tu ? Moi je vais très bien »… Graffitis et autocollants arrachés d’origine.
Point de départ des enchères : 1 Spacecoin.
 
 

  De Emmanuelle Rohou 
 
 

Inventaire : « Choses qui peuvent être achetées au titre d’œuvres d’art »

-    Un ensemble de parallélépipèdes roses ou gris qui déchirent la paix du moment,

-    Une tête à pattes en bronze dont le nez fend l’air,

-    Un petit ange rebondi forgé sur une enseigne ajourée,

-    Un macaron au chocolat,

-    Les plis entrecroisés d’un papier précieux emballant un savon parfumé,

-    Une double porte en bois lourd et sombre dont les veines conduisent l’imagination vers les forêts anciennes,

-    Une seule bottine rouge en cuir si doux posée sur des picots bleus et blancs qui donne l’impression d’un palanquin porté par des scarabées,

-    Deux jarres symétriques en pierre, sculptées de Janus fatigués auxquels la pollution donne un air similaire de tristesse et d’ennui,

-    Un pétale de rose dont les bords se relèvent au soleil tandis que son cœur velouté se souvient encore de la rosée du matin,

-    Un immeuble en pierre de trois étages, rue de Sévigné à Paris, avec sa cour intérieure, son jardin de simples et sa grille,

-    Une pièce de tulle d’un blanc irradiant qui habille une ballerine.

 

Texte : Le regard de la dame en bronze

J’aime bien faire du shopping avec maman parce que je peux regarder tous les trucs que je veux pendant qu’elle parle à la vendeuse. Je sens les bougies, les parfums, je touche les chemises et les T-shirts en coton doux, j’essaie les chaussures, une à chaque pieds, il n’y a jamais les deux pareilles, mais c’est bien de voir à quoi je ressemblerai quand je serai grande. Tout ça c’est une vraie galerie des merveilles et je comprends que maman aime ça aussi. Maintenant on vient d’entrer dans une galerie, mais ce ne sont pas des tableaux, heureusement. Les peintures, on ne peut jamais les toucher et quand on les regarde, ça ne dit rien, généralement. Des tâches et des traits, des couleurs qui ne vont pas très bien ensemble je trouve, en tout cas si je faisais ça en cours de dessin je n’aurais pas une bonne note. Maman discute avec les vendeurs très sérieusement, à voix posée et presque douce, pas comme avec les vendeuses de vêtements. Elle regarde les tâches et elle trouve cela  « très intéressant » ou bien « visionnaire ».  Parfois je regarde les cartels à côté, pour essayer de comprendre, mais c’est encore pire  « … et par cette a-chromie l’artiste exprime sa vision de la fin du monde » . Moi,  la fin du monde, je ne la vois pas comme une tâche blanche sur un  fond blanc, plutôt comme un feu, une explosion, jaune au milieu et après orange puis rouge, ça fera le même bruit que les cigarettes de Papa quand il les allume avec le gros briquet du salon :  sschrrrriiiiittt et ça sentira la fumée un peu âcre un peu sucrée et ce sera la fin, sschrrrriiiiittt ma petite sœur qui hurle dans son landau, sschrrrriiiiittt Nanny désolée, sschrrrriiiiittt Maman avec ses chaussures et ses chemises, sschrrrriiiiittt le salon avec toutes ces choses intéressantes et visionnaires, sschrrrriiiiittt le jaune et le orange et l’odeur âcre et sucrée …. Papa sera encore dans ses avions, alors il s’en tire bien. Bon, je vais aller jusqu’au fond en posant le pied uniquement au centre des dalles…hop….hop…. quelqu’un me regarde ? je me sens observée. On dirait ce … cette drôle de … c’est une tête posée sur plein de pieds, là dans un angle. Elle me regarde. Elle a l’air sévère, mais doux à la fois. Quand je bouge elle me regarde toujours. Elle a un grand nez arqué, comme pour fendre l’air quand ses pieds l’emmènent en voyage, elle est marron et toute cabossée, elle doit venir de loin. Elle a l’air de se reposer ici, ou d’attendre. En tout cas elle me regarde et si je m’éloigne vers un autre objet, son regard devint sombre au coin des yeux en amande, son nez fait une ombre dure. Mais si je me rapproche d’elle, comme ça, doucement, de côté, j’ai l’impression qu’elle se détend, son nez s’arrondit, son œil est attendri … et c’est toujours moi qu’elle regarde, pas le vendeur, pas maman là-bas. Peut-être qu’elle veut me dire quelque chose, qu’elle est venue parce qu’elle savait que je serais là … mais il faut que je trouve comment comprendre son message…. Si je m’approche à la bonne distance, du bon côté, je peux presque la voir sourire … il doit y avoir un endroit précis où se tenir… je ne peux pas la décevoir, elle vient de si loin pour moi…. en tournant doucement, comme ça, je vais y arriver …

NON ! Maman je ne veux pas partir ! non, non, pas maintenant … laisses-moi encore un peu … laisses-moi ……

Maman, tu n’aurais pas dû me traîner comme ça par le bras en me traitant de folle devant le vendeur et devant les gens sur le trottoir … Maman, ce soir tu vas voir une vraie fin du monde très intéressante,  je te promets.

 

 
 
 

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