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Le propos

Regards sur la culture, images des rues, mots venus par inspiration

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Par Juliette

Ils sont déjà trois. Bon. Autour de la grande table grise -ou plus exactement des tables grises mises bout à bout pour n’en faire qu’une grande-, la place que j’occupais la semaine dernière est déjà prise. Mince. Tu es assise au bout dans ton tee-shirt à rayures et à manches longues. Un léger sourire dessiné sur tes lèvres. La boule dans mon ventre est revenue. Si je ne suis pas à la hauteur…  si je ne comprends pas la proposition ? Est-ce que je vais oser le dire, cette fois ? Je m’assois dos au mur. Celle qui bougonne arrive. Et vient se coller à moi. Zut. Tu l’accueilles comme les autres. Tes yeux se plissent quand tu souris. Mais je ne peux pas croire que ce soit sincère. Juste de la rondeur. Pas avec elle en tout cas. Bon, tout le monde est là. Tu te redresses, passes une mèche de tes cheveux bruns et bouclés derrière l’oreille. Tu dis ça va commencer. Tu balaies la table grise et tous les participants. Ton regard ne s’arrête pas sur moi. Tu remets ta mèche derrière ton oreille. C’est un tic, ça. Ton pouce tapote sur la table grise. Tu prends des papiers devant toi. Tu les regroupes, les prends et les reposes. Tu sembles impassible. Serais-tu tendue ? Tu énonces, je note à toute blinde. Tu parles vite. Les autres grattent aussi. Ecrire au monologue intérieur… Le monologue intérieur ? Mais qu’est-ce que c’est ? Avec le tu de l’adresse. Je ne saurai jamais faire ça. Les pensées d’un personnage qui revient dans une maison qu’il a bien connue. Bon. Tu n’étayes pas beaucoup. Tu souris avec tes yeux verts malicieux mais ce n’est pas très clair. Personne ne pose de questions. Est-ce que tout le monde a compris ? Ou est-ce que tu leur fais peur ? Ta voix monte parfois dans les aigus, c’est désagréable. Mais tu m’impressionnes avec cette assurance qui laisse peu de place à la contestation. Bon… Ah ! La retraitée de l’éducation nationale sort de son silence. Comme dans la maladie de Sachs. Oui, c’est ça, et d’ailleurs tu as un exemple que tu as photocopié. Tu ne pouvais pas le dire avant ? Tu te lèves et tu distribues deux feuilles agrafées. Tu te rassois et la chaise fait un bruit étouffé. Tout le monde y va de ses questions maintenant. La psychorigide consultante en systèmes d’informations, le passionné de phares qui est toujours à l’ouest, le seul homme du groupe. Bon. J’ai compris maintenant. Si tu continues à les laisser parler on ne commencera jamais. Tu nous laisses une heure. Une heure ? Tout ce temps ? Tu balaies l’assistance. Cette fois tes yeux s’arrêtent sur moi. Tu souris. Je baisse la tête. Trouver une maison. Un personnage. Bon. Tu t’agites, farfouilles tes papiers. Et le passionné de phares qui vient t’entretenir en chuchotant si fort que je ne m’entends pas réfléchir. C’est pas bientôt fini ce souk ? Allons parler plus loin. Tu l’éloignes. A croire que tu m’entends. Bon. Je sens l’inspiration qui arrive. C’est décalé par rapport à la consigne. La contrainte. Ah zut. La proposition. Bref. Tant pis, j’y vais.

Encore cinq minutes ? Quoi ? Déjà ? Je ne t’ai pas vue revenir. Les autres s’arrêtent d’écrire. Le type des phares s’agite. La bougonne bougonne. Je relis rapidement. Bon. C’est pas mal. Tu proposes de débuter les lectures. J’ai hâte que ce soit mon tour. Ta voix s’est radoucie. Plus grave. Ferme mais radoucie. Je n’ai pas le temps de réagir. La spécialiste en autobiographie à l’histoire chargée a déjà levé le doigt. Bon. Ça ne loupe pas. Encore du vécu. Et paf. Les larmes qui se pointent. Tu la regardes avec empathie. Mais comment tu fais ? Tu romps le silence. Ta voix est vraiment plus grave. Tu trouves des choses à dire sur son texte. L’écrire au présent ? C’est vrai que ce serait mieux. Mais pourquoi tu ne dis pas que c’est nul ? Qu’elle est hors thème. Le groupe s’en mêle. Tu les laisses dire et tu hoches la tête. T’as vraiment l’air de trouver ça passionnant. Je ne comprends pas. Tu proposes de passer au texte suivant. Je sens mon cœur battre. Très fort. Ça résonne quelque part entre le nez et les oreilles. Je tremble. Je sens ton regard sur moi. J’ai fini et je me tortille sur ma chaise. Merci, tu dis. Tu résumes mon histoire. C’est ça. Tout à fait. Tu as compris. Ouf. Tu soulignes cette phrase. C’est vrai qu’elle est importante. Tu me demandes de relire un paragraphe. Tu suggères de creuser le personnage du père, de lui donner corps. La psychorigide spécialiste en systèmes d’informations trouve au contraire que ça suffit comme ça. Tu dis que c’est une possibilité et que c’est au choix de l’auteur. Mais je fais quoi, moi ? La retraitée de l’éducation nationale trouve que la chute est très réussie. Bon. Tu passes au suivant. C’était rapide non ? C’est au tour de la prof d’histoire géo. Elle j’aime bien ce qu’elle écrit. Elle a vraiment du talent. Et en plus c’est drôle. Tu lui dis que c’est très réussi. C’est vrai. Tu dis aussi que ça fonctionne bien. Tu n’as rien dit de tel sur mon texte. Pourquoi ? Il est nul mon texte ? Les lectures s’enchaînent. Je décroche. Toi pas. Ou alors ça ne se voit pas. Ta voix reste assurée. Tu remets régulièrement ta mèche brune et bouclée derrière ton oreille. Tu prends la même couleur rose que les rayures de ton tee-shirt. Il fait chaud. Tu surveilles ta montre. Et moi les poutres du plafond. Il y a cette photo au mur que je pourrais décrire en fermant les yeux. C’est le tour du passionné de phares. Tu le coupes quand il dit que ce qu’il a écrit est nul. Pas de jugement tu dis. Pourtant je suis assez d’accord avec lui. Tu clos la séance. Tu soulignes la qualité et la diversité de nos textes et tu nous invites à les poursuivre. Tu ne serais pas un peu faux cul ?

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